Il y a, dans la façon dont Tapok s'est monté, un détail qui dit presque tout : celui qui écrit les textes ne chante pas, et ne joue d'aucun instrument. Francky LAURET apporte ses fonnkèr — ces poèmes créoles qu'on dit plutôt qu'on ne les chante —, Arno BAZIN et les musicien.ne.s autour de lui s'en emparent. C'est de cette drôle de répartition qu'est né le groupe, en 2000.
Un recueil qui s'appelait « Sans Domicile et Fous »
Au départ, ils sont six, dont un accordéoniste et un poète. Les chansons puisent toutes dans le même recueil de fonnkèr, SDF — Sans Domicile et Fous, écrit pour l'essentiel par Francky LAURET, devenu depuis docteur en linguistique et agrégé de créole.
En face, Arno BAZIN : né en 1977 dans le Rhône, arrivé sur l'île à deux ans, professeur de musique, animateur de radio et collectionneur acharné des vinyles de l'océan Indien. Quand on lui demandait, en 2006, dans quel rayon il aimerait voir ranger son disque — maloya acoustique ? séga ballade ? musiques du monde ? —, il répondait simplement : « musique réunionnaise ». Sans « d'aujourd'hui ». Parce que l'île est elle-même un mélange, et la musique avec elle.
Le goni sur scène, le créole dans les textes
Sur scène, le costume est en goni : la toile de jute des sacs de denrées. Rien d'un déguisement. « Avant, les gens utilisaient le goni pour s'habiller ou pour dormir », expliquait Arno BAZIN à cette même époque. « À travers Tapok, on a voulu faire revivre certaines choses du passé pour ne pas que cela se perde. »
Même intention pour la langue : les textes sont en créole, du premier au dernier. Le groupe se décrivait comme kréolèr — entendre : engagé dans la défense de la langue et de l'identité, mais par les chansons, pas par les discours. Un des titres, Tangolaz, règle la question en une ligne : excuse-moi si mon créole il sort de Paris, mais fais pas genre tu comprends pas ce que je dis.
Des Seychelles à Bourges
Deux autoproductions d'abord, puis un vrai premier album : Tapokopat, quinze titres, fin 2005. Entre-temps, la première sortie hors de l'île — les Seychelles, en octobre 2004, pour la Semaine créole. Puis le 30 avril 2006, à midi, salle La Hune : Tapok joue au Printemps de Bourges. C'était la première fois que le groupe se produisait dans l'Hexagone.
« Vintan », ou vingt ans sur deux faces
En avril 2020 paraît Vintan, sous-titré La Réunion 2000-2020. Onze titres, un vinyle tiré à cent cinquante exemplaires. On y retrouve Tangolaz et Ibiza, des morceaux des débuts, posés à côté de plus récents. Ce n'est pas vraiment un nouvel album : c'est vingt ans de travail rassemblés sur deux faces.
Aujourd'hui, c'est le bal
Le groupe a un second nom — Lorkès Tapok — et, avec lui, une seconde vie. Depuis plus de dix ans, cette formation-là s'est donné une mission différente : remettre en circulation les grands standards du répertoire réunionnais. Arno BAZIN au chant et à la guitare rythmique, Yohan CALCINÉ à la batterie, Aldo LEDOUX aux claviers et à l'accordéon, Daniel LESFRITH à la guitare soliste, Flora PASQUET au chant, Bernard PERMAL à la basse.
Le principe du Bal Lorkès Tapok est simple, et assez beau : faire monter les ancien.ne.s sur scène. Au Kerveguen, en octobre 2025, Pierrette PAYET, Micheline PICOT, Jean-Pierre BOYER et Gaby LAÏ KUN sont venu.e.s donner chacun.e deux titres de leur répertoire, pendant qu'Arno BAZIN consacrait une séquence à l'orchestre André PHILIPPE et que Flora PASQUET reprenait le parolier Pierrot VIDOT. Une heure de spectacle, pour les jeunes et les moins jeunes.
La même équipe, resserrée, accompagne Quand même ça, le spectacle d'Éric LAURET mis en scène par Sergio GRONDIN : La Réunion des années 1970, celle où le bal du dimanche organisait toute la semaine de travail, et où le séga régnait. Et en mai dernier, à la Marine de Saint-Benoît, Arno BAZIN tenait d'abord les platines sous son nom de scène DJ La Poussière — ségas anciens et maloyas remaniés, autour d'un combi transformé en scène roulante — avant que Lorkès Tapok ne prenne le relais jusqu'au coucher du soleil.
📍 Repères
Tapok, aussi appelé Lorkès Tapok — formé en 2000 à La Réunion. Textes : Francky LAURET. Musique : Arno BAZIN. Discographie : Tapokéné et Tapokinnot, en autoproduction au tout début des années 2000, puis Tapokopat (2005), un album de standards sous le nom Lorkès Tapok, et Vintan (2020, vinyle limité à 150 exemplaires). Formation du Bal Lorkès Tapok : Arno BAZIN, Yohan CALCINÉ, Aldo LEDOUX, Daniel LESFRITH, Flora PASQUET, Bernard PERMAL.
✨ Le petit plus
En 2015, un disque de Lorkès Tapok est sorti… en Chine. Édité à Shanghai, il s'intitule Île de La Réunion — 法国留尼汪岛音乐 — et aligne douze ségas du répertoire lontan : A Koz Fifine, Manapany, Ti Case En Paille, Séga Piqué… Le patrimoine musical du péi a voyagé bien plus loin qu'on ne l'imagine.
Aucune date n'est annoncée à l'heure où l'on écrit ces lignes. Mais Lorkès Tapok tourne régulièrement dans les salles du péi : le Kerveguen à Saint-Pierre, le Bisik à Saint-Benoît, le musée Stella Matutina à Saint-Leu. Mets ces trois fiches en favori sur klf : tu seras prévenu.e dès qu'une date tombe. Et pour tout le reste de ce qui bouge, l'agenda klf est fait pour ça.
Photo d'illustration : un kayamb, l'instrument du maloya — © David MONNIAUX (Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0).
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