Entre Saint-Denis et La Possession, il y a un pli dans la montagne où la route te lâche et où la mer prend toute la place. Au fond, une petite gare tient debout. C’est tout ce qui reste du train qui a fait le tour de l’île pendant presque un siècle.
On l’appelle le ti train lontan, et il faut se remettre dans l’époque pour comprendre ce qu’il représentait. En 1882, quand la ligne ouvre, aller de Saint-Denis à Saint-Paul, c’est une affaire de journée entière, à cheval ou en charrette, avec les galets et la falaise pour seul chemin. Le train, lui, il file : 126 kilomètres de Saint-Benoît à Saint-Pierre, douze gares, vingt-sept haltes. Tu montes avec ton panier, tes marmay et ton sac de légumes, tu redescends le soir.
Puis la route est arrivée
Le sucre a payé la ligne, mais ce sont les gens qui l’ont fait vivre. Jusqu’au jour où les cars, les camions et le bitume ont fait mieux, plus vite, moins cher. Alors la ligne se coupe morceau par morceau : le Sud en 1955, le Nord en 1963, et en 1976 on enlève les onze derniers kilomètres. Fin de l’histoire, partout — sauf à la Grande Chaloupe.
Ceux qui n’ont jamais accepté
Là-bas, depuis la fin des années 1980, une association de passionnés s’occupe de ce qui reste : la gare, un bout de voie, une locomotive à vapeur de 1878, des autorails qui sont les derniers de l’île. Ils graissent, ils repeignent, ils désherbent, ils font vivre le site toute l’année. Ce n’est pas une vitrine de musée : c’est un endroit où le fer sent encore le fer, où deux tunnels noirs encadrent la petite gare comme deux points de suspension.
Et c’est ça qui rend le détour beau. Tu t’assieds sur le quai, tu entends la ravine et la mer, tu regardes deux rails qui filent vers le tunnel, et tu comprends d’un coup ce que ça voulait dire, se déplacer ici, avant nous.
📍 Le pratique
Ligne mise en service le 20 février 1882, sur 126,2 km de Saint-Benoît à Saint-Pierre, en passant par Saint-Denis, La Grande Chaloupe, Le Port, Saint-Paul, Saint-Leu et L’Étang-Salé — douze gares et vingt-sept haltes. Fermetures par tronçons : le Sud en 1955, le Nord en 1963, puis les onze derniers kilomètres entre Saint-Denis et La Possession en 1976. Ce qui subsiste aujourd’hui : la gare de la Grande Chaloupe, quelques kilomètres de voie entretenus par des bénévoles, une locomotive à vapeur Schneider de 1878 et les derniers autorails de l’île.
✨ Le petit plus
Le morceau le plus dur de toute la ligne, c’est le tunnel de la Montagne : près de 5,7 kilomètres percés dans le basalte entre Saint-Denis et La Possession, de 1878 à 1882. Le chantier a fait venir environ 8 000 ouvriers — Réunionnais, Malgaches, Africains de l’Est, Indiens, Mauriciens, et des Italiens du Piémont pour le percement. La Compagnie a déclaré au moins 150 morts. Quand tu regardes la gare aujourd’hui, c’est aussi ça qu’il y a derrière les deux trous noirs de chaque côté.
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Photo : la locomotive à vapeur Schneider 030T de 1878, à la Grande Chaloupe — © Clémenceau Lauret (Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0).
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